Etude de Gadeau de Kerville 1923

Etude de Gadeau de Kerville 1923

Bagnères de Luchon, et son canton

La vallée d'Oueil.

 1923

 

Gadeau de Kerville (1858- 1940) Zoologiste, botaniste, spéléologue, archéologue, issu  de la vieille noblesse bretonne. Décédé  à Bagnères de Luchon  le 26 juillet 1940.

 Texte intégralement reproduit à l' identique.

 C'est la plus septentrionale des six vallées luchonnaises  et, cependant, l'une des moins froides, parce qu'elle est la moins éloignée de la plaine.

 Des champs cultivés, des prairies et des massifs de sapins, parmi lesquels sont égrainés des villages, lui donnent un riant aspect. Commençant à l'endroit où la montagne d'Espiau finit en un cap dominant l'embranchement de le route départementale de Bagnères de Luchon à Bagnères de Bigorre et de celle qui conduit à la vallée d'Oueil, elle se termine par des crêtes séparant le département de la Haute- Garonne de celui des Hautes- Pyrénées, crêtes où se trouve le col ( ou port) de Pierrefitte, dont l'altitude est de 1855 mètres . A la bifurcation des deux routes s'élève une colonne en marbre blanc sur laquelle il est inscrit que l'on doit à l'empereur Napoléon III et au préfet Boselli le bienfait, en 1865, d'une route à voiture dans la vallée d'Oueil. Près de l'entrée de cette dernière, au-dessus de la rive gauche de la rivière de ce nom, se voit, sur un rocher, les ruines de la tour de Castel-Blanca où d'après la légende, les  Maures enfermèrent Saint-Aventin.

Le mot Oueil vient du latin ovis, signifiant brebis, le mot aries étant réservé au bélier. Jadis, le v et l'u étaient confondus, ce qui explique pourquoi le mot français ouaille et le mot berrichon oueille, qui signifient brebis, descendent du mot ovis. Il est vrai que, dans le patois  luchonnais  actuel, brebis se dit gouéilla ; mais ici la lettre g n'est qu'un exemple explétif euphonique. C'est pourquoi l'on peut dire que la vallée d'Oueil signifie vallée des brebis, et dans un sens plus général, vallée des moutons.

 Quand le touriste est entré dans cette charmante vallée, d'abord étroite, mais qui s'élargit bientôt, le premier village qu'il voit à sa droite, c’est-à-dire sur la rive gauche de la vallée, est Saccourvielle , dénué d'intérêt. En face, sur la rive droite, sont les hameaux de Benqué-Dessus et de Benqué-Dessous dont la réunion constitue la commune de Benqué-Dessus-et-Dessous.

 

La modeste église de Benqué-Dessous est romane, avec un clocher-mur. Elle possède de petits monuments gallo-romains en marbre, encastrés dans ses murailles, et un bénitier également en marbre, unipédiculé et dont l'ensemble présente beaucoup d' analogies avec celui de Saint-Aventin, .

 A côté de l'église un orme de dimensions remarquables qui, à ma connaissance, est le plus gros arbre du verdoyant canton luchonnais. Au mois de juin 1919, j'en ai fait l'étude et je l'ai  photographié  . Encore bien vigoureux er de haute stature, son tronc avait alors 7 mètres de circonférence à deux mètres du sol, cette dimension ne pouvant être prise à un mètre du sol. Je ne crois pas me tromper en admettant que l'âge de ce « Sully » était en 1919, de 310 à 330 ans environ.

 

 Sur la rive gauche de la vallée d'Oueil, en amont du village de Saccourvielle, est celui de Saint-Paul-d'Oueil. Les touristes qui s'intéressent à la généalogie remarquent, entre les deux, un important dépôt de boue glacière faisant partie d'une moraine quaternaire. Il est bon de rappeler qu'à cette époque très reculée, la grande partie du canton de Luchon était couverte de glaciers.

 Dans ce dépôt, on voit ce qu'on appelle des « tables glacières » dont la durée est variable. Les terrains boueux glacières, remplis de cailloux, se désagrègent assez facilement sous l'action des eaux atmosphériques qui, parfois, les séparent en îlots ayant, plus ou moins la forme d'une pyramide, d'un cône ou d'un cylindre. Supposons qu'une pierre ou un morceau de gazon plus résistant se trouve au sommet de l'un d'eux. Il préservera la masse de la pluie, de la grêle, et de la neige tombant verticalement, mais non obliquement, de telle  sorte que la masse diminuera de plus en plus, comme en conservant une sorte de chapeau, la pierre ou le morceau de gazon. Alors, elle offrira quelque peu l'aspect d'une table unipédiculée, d'où le nom de table glacière donné à cet intéressant phénomène. Le pied de la table continuant à diminuer de volume, un jour viendra où le tout s'écroulera sous l'action de l'eau et du vent.

 Saint-Paul- d'Oueil possède une église romane dans les murs de laquelle sont encastrés de petits monuments gallo-romains, et une construction désignée pompeusement de château de Saint-Paul- d'Oueil, habité par un fermier. A côté des admirables châteaux Renaissances que l'on voit dans notre pays, il ferait une  bien piètre figure. C'est un cousin pauvre, qui doit sa notoriété locale au fait que dans le canton de Luchon, il est le seul de son époque.

 

De ce village on monte au pic d'Auténac (ou Anténac), ascension facile à pied, puisque l'on peut l'effectuer entièrement à cheval. Auténac n'est pas un pic, dans le sens habituel du terme, mais une crête gazonnée portant trois éminences dont la plus haute est à l'altitude de 1990 mètres. Du sommet une vue superbe et très étendue s'étale aux yeux du touriste, qui aperçoit des pics sans nombre et distingue, à l'horizon, la plaine s'étendant au pied de la chaîne des Pyrénées.

 La plupart des excursionnistes qui se rendent à la vallée d'Oueil  vont aux petits kiosques de Mayrègne, situés sur un versant de montagne, dans un endroit verdoyant d'où l'on jouit d'un magnifique panorama.

 Beaucoup n'apprécient pas, à leur juste valeur, les bienfaits de la verdure. En la regardant, l'excitation cérébrale diminue, et l'être psychique réagit favorablement sur l'être physique. On peut se soigner par la verdure, comme on fait usage de l’aérothérapie ou de l'héliothérapie, et je suis certain que la paisible vallée d'Oueil serait très profitable aux surmenés de la vie contemporaine.

 Au kiosque de Mayrègne, où l'on peut se restaurer, le spectacle est merveilleux et d'une parfaite harmonie. Les regards charmés contemplent longuement le décor, depuis les masses de verdure jusqu'aux cimes où la glace étincelle sous les feux du soleil, et se fixe un instant sur la montagne de Superbagnères, divinité de la région.

 

Mais les pensées mélancoliques voltigent dans le cerveau des amants d'Isis. Devant ce décor de montagne, dont la beauté n'est complète que par un temps clair et ensoleillé, ils pensent que, pendant une partie de l'année, la neige le recouvre d'un suaire lilial.

 Mayrègne est un village sans intérêt. Sur le bord d'une prairie qui l'avoisine s'élève une tour quadrangulaire de forme massive. C'est le seul vestige du château des seigneurs de l'endroit, les Bosost de Campel, dont la prodigalité était légendaire en cette contrée.

 

Dans le canton luchonnais, mais surtout dans les vallées de Larboust et d'Oueil, les paysans des deux sexes pratiquent un genre d'équitation qui n'a rien de comparable avec celui que l'on enseigne à l'Ecole militaire de Saumur. On voit de petits chevaux, résistants et souples, avec un licol, un bât en bois sur lequel on met des objets très différents, et une croupière également de bois. Sur ce bât, qui semblerait odieux aux cavaliers habitués à une bonne selle, hommes, femmes, jeunes gens s'en vont aux travaux des champs ou viennent à Luchon, qui est le Paris de la région. Evidemment, on ne peut avoir qu'une solidité fort précaire lorsqu'on est assis sur un tel bât, avec un simple licol pour conduire sa monture ; mais ces petits chevaux ne sont pas des pur- sang. En photographiant, dans le village de Mayrègne une jeune fille, je pensais qu'elle et ses compagnes qui chevauchent à l'aise en de telles conditions, deviendraient en peu de temps de bonnes cavalières, si elles recevaient des leçons d'un professeur d'équitation.

 Après Mayrègne se trouve le village de Caubous, puis celui de Cirès, pour celui de Cirès pittoresquement bâti en amphithéâtre et dominé par son église.

 

Bourg d'Oueil, situé au fond de la vallée, en était jadis, paraît-il, le plus important village ; mais, depuis longtemps, il ne l'est plus. Tout change en ce monde dont l'évolution est une des lois fondamentales. La plupart des touristes qui se rendent aux kiosques de Mayrègne pour admirer le superbe panorama ne vont plus jusqu'à lui. Il est même délaissé par les piétons et les cavaliers, qui, autrefois y passaient pour faire, de nuit, l'ascension du Montné (Mont noir) et jouir du lever d'Elios dont les feux éclairent alors une longue étendue de la chaîne des Pyrénées.

 Actuellement, certaines gens regardent la contemplation comme une chose démodée, et pensent qu'Isis ne vaut pas Terpsichore. « A quoi bon, disent-ils faire l'ascension du Montné ? On ne peut y aller en automobile, et il ne faut pas se fatiguer ». C'est pourquoi le sommet de cette montagne est  ,de moins en moins, foulé par des talon humains. C'est regrettable, car la cime est un observatoire particulièrement favorable pour admirer, au lever du jour, le spectacle des rayons de soleil colorant, de nuances aussi variées que poétiques, une multitude de sommets pyrénéens. Si on veut maximum de beauté, il faut y aller entre le commencement de juin et la fin août.

 L'ascension, que l'on peut faire entièrement à cheval, doit s'effectuer pendant la nuit, ce qui permet aux cavaliers de constater le fait, d'ailleurs bien connu que les chevaux y voient mieux que nous dans l'obscurité. Quand je suis allé au Montné, je n'apercevais pas le sentier où ma monture se dirigeait aussi facilement que pendant le jour. A la descente j'ai pensé qu'un poltron, voyant qu'en certains points, étroit est le sentier et rapide le versant de la montagne, éprouverait quelque appréhension en y montant à cheval par une nuit obscure. Il faut bien se couvrir pour faire cette ascension nocturne, particulièrement agréable quand la lune brille, car , même au coeur de l'été, l'air est froid à ces hauteurs qui, cependant, sont relativement peu considérables, le sommet du Montné étant à l'altitude de 1947 mètres . Parvenu à la cime avant le lever du soleil,- ce qui s'imposait- mon guide eut la bonne idée de faire une  flambée, en attendant les feux de l'astre du jour.

 

La veille d'une ascension, il est naturel de se demander si, le lendemain, le temps ne sera pas nuageux et le panorama plus ou moins voilé. En effet, dans les montagnes, les nuages jouent fréquemment de mauvais tours aux excursionnistes ; mais, en revanche, ils produisent des effets d'une délicatesse et d'une poésie charmante. Tantôt le brouillard vous enveloppe entièrement, au point que l'on distingue à peine les objets les plus proches ; puis, plus ou moins rapidement, il disparaît, et l'on jouit d'un admirable panorama. De nouveau, les paysages sont voilés ; de nouveau, ils réapparaissent aux yeux. Tantôt, des nuages blancs se déplacent à de grandes hauteurs ; d'autres montent, les rejoignent, et tous flottent dans l'atmosphère, laissant émerger les cimes des hautes montagnes au-dessus de leur masse cotonneuse. Tantôt, ils se présentent sous forme d'écharpes blanches coupant horizontalement les montagnes ; tantôt, ils forment des voiles à travers lesquels on distingue les paysages sous des tons d'une extrême douceur ; tantôt, ils sont empourprés, à l'aube et au crépuscule, par les feux du soleil. Un ciel toujours azuré finit par sembler monotone aux gens qui habitent le pays où les nuages sont fréquents. C'est l'impression que j'ai ressentie au cours de mes voyages en Egypte. Pour mon goût, l'idéal est un ciel bleu parsemé de ces jolis nuages blancs moutonnés, connus sous le nom de cumulus.

 

Au Montné , après avoir admiré, au lever du jour, les rayons solaires colorant de teintes variées les pics sans nombre, les glaciers et les neiges, ainsi que les vallées, spectacle merveilleux, mais de brève durée, on peut, tout à loisir, contempler un immense panorama dont la description détaillée serait fort longue. De la cime on remarque, entre autres, les pics de Burat, de Poujastou, de Couradilles, de l'Antécade, des cimes ariégeoises, le massif des monts Maudits, des pics séparant la France de l'Aragon, quelques-uns des glaciers situés au- dessus de la vallée du Lys et Oo,  plusieurs des sommets du cirque de Gavarnie dont la célébrité est européenne, le Vignemale, qui est la principale gloire de la région de Cauterets, le pic du Midi de Bigorre, au sommet duquel est un observatoire, une partie des vallées d'Oueil, d'Oo, de Larboust, de Louron, et une très vaste étendue de la plaine qui s'étale au pied des monts pyrénéens.

 Vraiment un tel spectacle, dont le souvenir ne s'efface pas, vaut bien un fatigue légère et une dépense qui n'a rien d'exagérée. Ce que l'on obtient facilement n'est pas ce que l'on apprécie le plus. S'habituer à vaincre des difficultés est une chose utile, et la satisfaction de la victoire est d'autant plus grande que l'effort, sans être excessif, a demandé cependant de l'énergie et de la volonté. En songeant aux fatigues, et même aux périls, auxquels s'exposent délibérément les ascensionnistes, beaucoup disent : « A quoi bon cette dépense d'énergie sans résultat pratique ? » Ces gens ignorent les joies, les  satisfactions  profondes qu'éprouvent les hardis escaladeurs de pics, qui luttent contre la nature et en sortent vainqueur. Ces ascensions ne sont pas exemptes d'une certaine fierté ; Mais l'orgueil est, comme la parole, bonne  ou mauvaise, selon les circonstances. Si l'on regarde comme vaine la fierté d'atteindre aux plus hautes cimes, même sans aucun but scientifique, on doit cependant reconnaître que ce sont là d'hygiènes et nobles manifestations d'énergie et de  courage. Si l'on devait supprimer tout ce qui n'est pas d'utilité matérielle, il faudrait dire adieu à la poésie, à la prose d'imagination, à la musique, que les êtres  humains ont toujours aimée, parce qu'elle les élèvent au-dessus des inéluctables matérialité de le vie et qu'elles alimentent leur rêves.

 

On doit au grand poète José-Maria de Hérédia  un sonnet intitulé « soleil couchant ». Il suffit de changer le premier mot du vers final pour que cet alexandrin soit à sa place ici. En effet, on peut affirmer que du sommet du Montné, le spectacle est d'une  indicible beauté lorsque, dans les brumes de l'aurore flottant sur la chaîne des Pyrénées, le soleil

 Ouvre les branches d'or de son rouge éventail.